Faits insolites: Le mystère d’un vieux manuscrit

par Audrey Lagacé, technicienne aux archives

À travers les années, le Musée du Séminaire a réuni des collections impressionnantes, que ce soit pour la collection de thanatologie, de numismatique ou encore de minéralogie. Toutefois, il y a quelques pièces qui s’avèrent difficiles à classer dans une catégorie ou dans une autre puisqu’elles sortent tout simplement de l’ordinaire. Dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, il s’agit d’un manuscrit, écrit dans une autre langue, difficile à discerner, muni de sceaux officiels et à l’aspect général très vieux quoiqu’en bon état.

Une donation entourée de zones d’ombre

Ce manuscrit a été remis au Musée du Séminaire de Sherbrooke en 1938 par un ancien étudiant, Victor Vekeman. La brève description de la donation dans les annuaires du Séminaire fait d’ailleurs sourciller : Un vieux document datant d’environ 1500 qui a été récupéré dans un monastère saccagé par les Allemands lors de la Première Guerre mondiale. Nous ne savons toutefois pas où était situé le monastère en question ni quand et comment le manuscrit est entré en possession de monsieur Vekeman.

Des chercheurs face à une langue énigmatique

Nous en savons beaucoup plus sur ce document historique grâce au travail de trois chercheurs en linguistique qui se sont penchés sur le manuscrit au début des années 1980. Il faut savoir que ce document n’est pas écrit dans une langue facilement reconnaissable pour le grand public. Aussi, Vesna Beric-Djukic, professeure à la faculté de philosophie de l’Université de Novi Sad et Joop Van der Horst, docteur à l’Institut d’études néerlandaises, se sont intéressés au manuscrit et en ont publié une analyse et une transcription en anglais en 1980. Un an plus tard, c’est au tour de Paulette Alberts, professeur d’allemand au Cégep de Sherbrooke, de s’intéresser au manuscrit.

Bas-allemand ou moyen néerlandais?

Déjà, l’analyse du manuscrit amène ces trois professeurs à une identification différente de la langue utilisée. Pour madame Alberts, le document a été rédigé en bas-allemand, une langue pratiquement éteinte aujourd’hui et très loin de l’allemand moderne. Alors que pour madame Beric-Djukic et monsieur Van der Horst, le document est rédigé en moyen néerlandais, ancêtre du néerlandais actuel. Bien que l’identification de la langue diverge, les deux parties en arrivent à la même conclusion quant au contenu du manuscrit.

Un contrat médiéval entre deux familles

Beric-Djukic, Vesna et Joop Van der Horst, « Jedan neobjavljeni tekst iz 1423. godine na srednjeholandskom [Un texte inédit de 1423 en moyen-néerlandais] », Zbornik radova insitua za strane jezike I knjizevnosti [Actes de l’Institut des langues et littératures étrangères], faculté de philosophie, Université Novi Sad, 1980, page 295, P98/6.2.2

Il s’agit donc d’un contrat entre deux parties soit, Kateline Van de Kuiper, héritière, et Lancheloet van Huerne, son mari, et Jan Parijs et Aeghte Van de Bakke, sa femme. Le premier duo s’engage donc à payer au second la somme de 30 shillings (groot) par année à raison de deux paiements par année. Cette dette aurait pour origine un emprunt d’argent de Kateline Van de Kuiper à Aeghte Van de Bakke. D’ailleurs, le contrat stipule qu’en cas d’impossibilité de paiement, Kateline a mis en caution 18 acres de terre qu’elle possède dans la paroisse de Gentbrugge. Le contrat est officialisé le 5 mai 1423 à Gand devant l’huissier, Jehanne van Baer et son tuteur Jan van Luchenborch et les échevins de la ville Jan Verdebronc, Gillis Van der Beke, Olivier Kesel, Daneel van Buten, Symoen Van den Putte, monsieur de Hond et Henrich de Brune. D’ailleurs, dans le bas du manuscrit il est possible d’apercevoir les sceaux de quatre de ces personnes, les quatre autres étant manquants.

Des clauses pour le moins surprenantes

Le contrat comprend deux particularités qui pourraient être considérées comme saugrenues aujourd’hui. D’abord, s’il y a un retard de paiement de quinze jours ou plus, la famille d’Aeghte Van de Bakker obtient la permission de dépenser, pendant quinze jours, un montant maximal de 3 « groten » par jour. Ensuite, le contrat stipule que Kateline Van de Kuiper, ou sa descendance, doit maintenir ce paiement pour l’éternité à Aeghte Van de Bakker ou sa descendance. Le contrat, datant de 1423, ne prévoit donc pas de fin pour cet accord. Nous ne savons d’ailleurs pas si cette dette est toujours d’actualité.

Références

Annuaires du Séminaire Saint-Charles-Borromée. Sherbrooke, 1935-1940, Vol. 12.

« Manuscrit datant du Moyen-Âge au Séminaire », Pierrette Roy, La Tribune, 13 mai 1981.

Beric-Djukic, Vesna et Joop Van der Horst, « Jedan neobjavljeni tekst iz 1423. godine na srednjeholandskom [Un texte inédit de 1423 en moyen-néerlandais] », Zbornik radova insitua za strane jezike I knjizevnosti [Actes de l’Institut des langues et littératures étrangères], faculté de philosophie, Université Novi Sad, 1980, page 291 à 304.