La Maison Galt : Être ou ne pas être

Par Serge Patry, Membre du conseil d’administration

« Quel monument plus digne pouvons-nous élever pour honorer la mémoire d’un des Pères de la Confédération, que de restaurer la maison où il a vécu. » , proclame M. Desmond McKeon à une assemblée de la Société d’Histoire des Cantons-de-l’Est en 1965.

Maison de sir Alexander Tilloch Galt située sur la rue Moore à Sherbrooke, près du parc du Champ-de-Mars, [avant 1966], P1127/4.3.2
Sir Alexander Tilloch Galt, Provenance : Bibliothèque et Archives Canada

Après des recherches minutieuses pour le compte de la Société d’Histoire, Messieurs Desmond McKeon et J-E Parrot identifient formellement Rockmount, la maison où habita de 1857 à 1872 sir Alexander Tilloch Galt l’un des Pères de la Confédération, considéré comme tel pour son importante participation à l’élaboration de la Constitution canadienne. Galt quitte Sherbrooke vers 1872, Rockmount change alors plusieurs fois de propriétaires au fil des ans. En 1954, la Communauté des Dominicaines des Saints-Anges Gardiens, arrivée de Croatie en 1953, prend possession des lieux pour, entre autres, mettre sur pied une pouponnière.

Et les années passent et les besoins changent. En 1962, la Communauté des Dominicaines envisage la construction d’un nouveau couvent sur le même terrain. Elle mandate une firme d’architectes pour évaluer la faisabilité de ce projet. En mars 1963, la firme dépose une ébauche du futur couvent, avec une livraison clé en main au printemps 1964. Mais cela implique la démolition de la maison Galt (Rockmount), une décision qui causera un imbroglio où s’opposeront la Communauté des Dominicaines, la Société d’Histoire et les différents paliers de gouvernement… la vie n’est pas un long fleuve tranquille.

La maison Galt, pendant le déménagement, 1966, P1127/4.3.2

Été 1965. Selon ce que rapporte le journal La Tribune, la maison Galt devrait être démolie au mois d’octobre pour faire place à un édifice plus moderne, une situation que la Société d’Histoire dénonce. Fort d’avoir en main l’étude qui démontre que cette maison a bien appartenu à l’honorable Galt, Mgr Maurice O’Bready alors secrétaire de la Société transmet le document à M. Carrier Fortin, ministre du Travail et député de Sherbrooke, pour qu’il interpelle la Commission des sites et monuments historiques du Québec pour empêcher sa démolition et également assurer sa restauration. Il faut dire que la maison Galt est déjà proclamée monument historique par ladite Commission. Le ministre est conscient du problème. Il écrit à la supérieure de la Communauté pour lui demander de suspendre son projet jusqu’à ce que des représentants du ministère des Affaires culturelles et de la Société d’Histoire lui rendent visite pour discuter des moyens à prendre pour conserver la propriété. « Vu que vous n’êtes probablement pas au courant de nos lois », le ministre veut ainsi la rassurer, et que les décisions prises respecteront les intérêts des Dominicaines. En parallèle, il annonce qu’une somme de 100 000$ est à la disposition de la ville de Sherbrooke pour que la maison Galt devienne un édifice commémoratif du centenaire de la Confédération sous l’égide de la Société d’Histoire des Cantons-de-l’Est. Mais le maire Armand Nadeau s’oppose, préférant que l’on utilise ce montant à la réfection de la bibliothèque municipale. Il suggère même de transférer à la ville de Sherbrooke la maison et le morceau de terrain pour 1,00$, qui assumerait par la suite l’entretien et l’administration. Finalement à la suite des démarches du ministre et de la Société d’Histoire, la Communauté des Dominicaines donne leur accord pour conserver la maison, mais elle veut être dédommagée pour les frais engagés jusqu’à maintenant.

La firme d’architectes rappelle que pour débuter la construction du couvent, deux solutions sont sur la table : laisser la maison à l’endroit actuel, ce qui amènera des complications pour le projet, ou la déménager d’une centaine de pieds. Mais peu importe la solution choisie, la maison Galt n’a aucune valeur architecturale et son état actuel demandera des travaux de rénovation assez couteux. Le rapport d’un évaluateur mandaté par la Communauté des Dominicaines arrive à la même conclusion. La bâtisse est dans un état lamentable et elle n’a plus qu’une valeur sentimentale ou historique, en fait elle vaut à peine la valeur des matériaux récupérés en cas de démolition.

La maison Galt, pendant la démolition, 1966, P1127/4.3.2

Mars 1966. Déjà 3 ans depuis le dépôt du projet par la firme d’architectes. La Communauté s’impatiente, la maison Galt doit être déplacée, et ce pour le mois de mai pour que le nouvel édifice soit terminé à l’automne prochain. Au mois de juillet, la maison n’a pas bougé. La Communauté des Dominicaines engage une firme d’avocats pour mettre de la pression. D’un ultimatum à l’autre, finalement au mois d’août un projet de contrat est sur la table, engageant les différents paliers de gouvernement et la Communauté des Dominicaines. Coup de théâtre! Le ministère des Affaires culturelles informe l’avocat de la Communauté qu’il ne signera pas le contrat tel que proposé. Surpris du désistement du gouvernement du Québec, le ministère du Nord canadien fait entreprendre quand même les travaux afin de libérer les lieux le plus tôt possible, et ce malgré les grandes difficultés que rencontre l’entrepreneur. Autre coup de théâtre! Un ordre venant en principe de haut lieu, ordonne la démolition rapide de la maison qui sera effectuée sur deux jours à la fin du mois de septembre. La Société d’Histoire est profondément déçue de cette décision prise à leur insu et sans consultation, une déception balayée du revers de la main par l’avocat de la Communauté, rappelant à la Société que la maison et le terrain ne leur appartiennent pas

Le 25 novembre 1966, M. E. A. Côté, sous-ministre au ministère du Nord canadien et des Ressources nationales, fait parvenir une lettre officielle à l’avocat, M. Gilles Coulombe, de la Communauté des Dominicaines des Saints-Anges Gardiens. Il informe que la Commission des monuments et des lieux historiques du Canada a été mise au fait de la triste réalité concernant la démolition de la maison Galt. Après avoir examiné la question, la Commission recommande alors au ministre d’élever un monument à la mémoire de sir Alexander Tilloch Galt sur son ancien domaine. Cette recommandation plait beaucoup au ministre qui espère que le dévoilement du monument ait lieu en 1967. Mais ça, c’est une tout autre histoire…

Références

Fonds Dominicaines des Saints-Anges Gardiens, P1127/4.3.2